Madame la ministre, Mes chers collègues,
Il y a quelques semaines j’étais au poste frontière de Montgenèvre entre l’Italie et la France. Pour quelqu’un comme moi, né en pleine construction du projet européen, un projet de paix, bâti sur la fin d’un certain nombre de barrières et de frontières, ce fut une grande tristesse de constater ce terrible revirement.
Oui, le rétablissement des contrôles aux frontières nationales depuis 2015 remet en cause les fondements du magnifique projet européen. Un projet de libre circulation, de solidarité, de respect des droits humains, qui vole en éclat face à nos peurs et à nos renoncements.
Ce contrôle aux frontières, rétabli à l’origine pour faire face à la menace terroriste, a été constamment reconduit depuis 2015, comme outil de maîtrise de l’immigration illégale.
Un outil qui ne maîtrise rien en réalité. J’invite tous les parlementaires à aller constater l’absurdité de la situation franco-italienne. Des familles, des femmes, des hommes, des enfants qui tentent de passer au péril de leur vie dans la neige, dans la nuit noire. Qui sont parfois attrapés, remis en Italie, et qui re-tentent leurs chances. Chaque soir. Ils finissent par passer. Tout le temps.
Entre-temps, ils ont servi à remplir des tableaux statistiques absurdes qui permettent aux ministres de fanfaronner. Sur le dos des vies humaines.
Pérenniser des outils d’exception taillés pour le terrorisme et les faire rentrer dans le droit commun : une constante française. Une pente glissante pour notre Etat de droit.
A cette politique nationale s’ajoute aussi et surtout une politique globale européenne scandaleuse. Une politique qui combine le rejet de la responsabilité et le manque de courage politique. Une politique qui, à l’échelle de l’Europe, divise les États membres plutôt que de les rassembler. Un poison pour notre puissance européenne.
La responsabilité de la France – en tant que pays moteur de l’Union – est pleine et entière. Notre pays est responsable des conditions de vie intolérables dans les hotspots, notre pays est responsable de ce qui se passe en Turquie, en Libye, notre pays est responsable des morts en méditerranée.
Comment s’incarne cette politique européenne ? Elle passe tout d’abord par les funestes accords de Dublin. Avec ces accords, la responsabilité du traitement des migrants repose presque uniquement sur les pays d’entrée dans l’union européenne. C’est-à-dire, la Grèce et l’Italie.
Cette pression et le délaissement de ces Etats nourrit la montée de l’extrême-droite, comme on le voit en Italie.
A cet abandon de responsabilité au sein de l’UE, s’ajoute celui, encore plus scandaleux, à l’extérieur de ces frontières. Je parle ainsi des régimes autoritaires, comme la Turquie, que nous payons en espèces sonnantes et trébuchantes – près de 6 milliards d’euros – pour gérer à notre place des migrations, loin de nos regards. Le résultat ? Des prestataires de la honte, des despotes qui n’hésitent pas à utiliser par la suite ce levier migratoire si notre politique étrangère ne va pas dans leur sens.
Puisqu’il s’agit toujours d’argent, évoquons également le fonds fiduciaire pour l’Afrique – doté de 3,9 milliards d’euros entre 2015 et 2019. Initialement pensé comme un outil d’aide au développement, celui-ci a glissé peu à peu vers un outil financier destiné à donner une carotte aux pays qui maitriserait les flux migratoires en direction de l’Europe.
Et que dire de Frontex, l’agence chargée de contrôler les frontières européennes qui a vu son budget passer de 3 millions d’euros en 2003 à 544 millions en 2021 ? Cette structure, fidèle à la doctrine de l’Europe forteresse, reste passive face aux drames, et aux morts par milliers qui font de la méditerranée une fosse commune mondiale.
Écoutez les témoignages des exilés qui arrivent sur nos côtes. Ecoutez comment les gardes-côtes libyens financés par l’argent européen retiennent les personnes migrantes, dans des conditions épouvantables, réduitEs à l’esclavage, violéEs, torturéEs. Des actes de barbarie commis avec l’aval implicite de l’Europe.
Jusqu’ici, nous pouvions nous voiler la face, nous dire que tout cela se passait loin de chez nous, que nous ne pouvions rien faire. Or, depuis 2015, l’Europe forteresse déploie ses barbelés jusqu’à notre frontière avec l’Italie.
Lors de nos déplacements à la frontière franco-italienne, avec d’autres parlementaires nous avons vu aussi comment la fraternité du peuple français reste vivace. Nous avons vu des montagnards, des habitants de Briançon, des bénévoles, des humanitaires, qui arpentent les routes, les cols, les chemins, toutes les nuits, quelles que soient les températures, pour porter secours et assistance aux exilés. Je souhaite rendre hommage à leur dignité et leur fraternité.
Nous avons aussi été témoins du harcèlement inacceptable de la part de certains agents de police, qui utilisaient les restrictions sanitaires pour verbaliser des médecins, des soignants bénévoles.
Madame la ministre, mes chers collègues, ici nous débattons, mais partout à nos frontières, des gens meurent. Ils meurent à cause de nos politiques, ils meurent à cause de nos peurs, ils meurent à cause de l’abandon de nos valeurs.
Nous demandons ici, collectivement, solennellement la fin de ces contrôles à nos frontières intérieures, l’accueil de ceux qui sont en route et l’amorce d’une politique d’accueil, de développement réelle et humaniste, seule solution durable à la question migratoire.
Il s’agit de faire vivre le principe républicain de fraternité.
Je vous remercie.
