Ecriture inclusive

Madame/Monsieur la/le Président-e, Madame la Ministre, Mes chers collègues,

Je tiens à remercier le groupe les Indépendants – République et Territoires pour nous avoir proposé ce débat, d’une importance si capitale, pour traiter d’un péril civilisationnel aussi majeur que l’écriture inclusive, ou plus exactement : le terrifiant point médian. 

Malgré la pandémie, l’explosion des inégalités, la crise sociale, malgré l’effondrement de la biodiversité et la catastrophe climatique qui s’annoncent, vous avez su garder la tête froide et remettre au cœur de notre haute assemblée les vrais débats qui comptent et cela doit être salué. Puisque nous devons débattre, faisons le sérieusement.

Nous le savons, la langue est une construction culturelle et sociale. Elle reflète entre autres les évolutions, les rapports de force dans la société et, à son tour, elle forge les esprits. Elle détermine en partie la manière dont nous pensons et dont nous envisageons le réel.

Le langage porte en lui des questions politiques. Il est forcément l’objet d’évolutions et de tensions. L’écriture inclusive ou plutôt le souci d’une communication inclusive est une forme de travail sur ce langage. C’est un processus de réappropriation de la langue, pour plus d’égalité.

En France, ce débat est focalisé sur le point médian. Pourtant il n’est pas l’alpha et l’omega d’une communication inclusive. Mais le niveau de débat actuel, qui ne permet aucune nuance ou réflexion, passe désormais par un processus bien rodé : des personnes, des chercheuses ou des militantes, réfléchissent sur un sujet, font une proposition – qui rompt avec une forme d’ordre établi. Puis, les réactionnaires, paniqués par toute forme de progrès, montent le sujet en épingle pour nier l’exigence d’égalité. Les polémiques se cristallisent sur des faux problèmes et on finit ici, à disserter sur de la typographie.

Oui nous pouvons questionner notre communication, y compris dans nos administrations, quand elle invisibilise régulièrement 50% de la population. Non, le point médian, celui qui coupe les mots pour leur ajouter un suffixe, n’est pas le seul outil d’écriture inclusive. Mais non ce n’est, comme j’ai pu le lire, ni un “péril mortel”, ni un “risque civilisationnel”. Alors comment diminuer les inégalités qui se trouvent au cœur même de notre manière de nous exprimer et donc, de rendre compte du réel ? 

La langue française est une langue vivante. Elle évolue, avec les femmes et les hommes qui la parlent et cela a toujours été ainsi. Il serait illusoire, de vouloir inscrire dans le marbre des règles immuables, de fixer définitivement les usages. Les seules langues ainsi figées sont les langues mortes, comme le grec ou le latin et – je l’espère – personne n’ambitionne cela pour notre langue nationale dans cet hémicycle.

Parmi les arguments souvent cités, à l’encontre du point médian, un argument revient sans cesse, et il s’avère tout à fait exact. Son usage rend la lecture difficile aux personnes souffrant d’un handicap de lecture. C’est même en raison de cette difficulté que Jean-Michel Blanquer souhaite interdire son usage à l’école. Mais mes chers collègues, c’est le bal des tartuffes ! 

Cette soudaine passion pour les enfants en situation de handicap disparaît soudainement quand il s’agit de revaloriser le salaire de leurs accompagnantes – les AESH qui sont mobilisés depuis des mois pour la reconnaissance de leurs missions. 

Au-delà du point médian, quel est le fond du problème ? La prédominance du masculin dans notre langue. Cela s’explique par l’histoire, par l’évolution lente depuis un latin qui reconnaissait trois genres – féminin, masculin et neutre – à la progressive disparition de ce dernier au profit d’un masculin qui devint générique. Mais, force est de constater que cette histoire n’est pas linéaire. 

Au Moyen-âge, la langue – alors plus libre dans son usage – était habituellement épicène, c’est à dire faisant la part belle au féminin et au masculin de manière égale dans de nombreuses occasions. Même lors de la fondation de l’académie française par Richelieu et alors que les règles que nous connaissons aujourd’hui se sont stratifiées peu à peu, la règle de prédominance du masculin n’a jamais été aussi fortement affirmée qu’elle ne l’est aujourd’hui. On préférait ainsi par exemple l’accord de proximité, qui consiste à accorder le genre de l’adjectif avec le nom le plus proche qu’il qualifie. 

Mes chers collègues, qui vous affirmez Républicaines et Républicains, sachez ainsi que la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen – qui je le rappelle a valeur constitutionnelle – mentionne : “Tous les Citoyens […] sont également admissibles à TOUTES dignités, places et emplois publics”. Toutes et non pas tous, comme l’usage l’exigerait aujourd’hui.

Il n’y a donc pas d’un côté un usage pur et traditionnel de la langue qui s’opposerait d’un autre côté aux soi-disant délires séparatistes d’une partie de la population. Il s’agit d’un processus d’évolution de la langue, nourri par un questionnement. Un processus qui nous interroge, qui nous questionne, qui nous élève. 

Oui il est possible de communiquer en incluant toute la diversité de notre société. Non vous n’êtes pas et ne serez pas obligés d’utiliser le point médian, notre langue est riche quand elle se réinvente, soyez donc inventives et inventifs. 

Enfin, pour conclure, je tiens à faire remarquer à cette assemblée que le discours que je viens de prononcer – comme tous ceux que prononcent les sénatrices et sénateurs de mon groupe – a été réalisé en suivant dans la mesure du possible les règles de cette langue épicène que vous fustigez tant. 

Chacun sera libre de constater si celui-ci a mis en danger la langue française.

Je vous remercie.

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